lundi 27 février 2012

Ma vie folle, Richard Morgiève (Pauvert, 2000)


Il en va de l'incipit, ou plutôt de la première phrase d'un livre, comme de son titre : certains vous sautent aux yeux et ne vous lâchent plus au point que les oublier devient impossible. S'en libérer aussi... L'auteur devrait presque s'arrêter là - dans un état d'absolue perfection - et pourtant, il va poursuivre son texte pour aller on ne sait où car tout écrivain digne de ce nom est à la conquête de l'innommable défini une fois pour toutes par Samuel Beckett dans l'excipit de son "roman" du même nom : (...) "il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer".

lundi 20 février 2012

Euphorismes, Julien Torma (Paul Vermont, 1978)


Au choix, selon l'humeur du jour et la page (ou même le paragraphe) :
  • un modèle de perle rare.
  • une curiosité littéraire caricaturale.

jeudi 16 février 2012

Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi, Yann Kerninon (Libella – Maren Sell, 2009)



D’abord, ce titre : Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi. Parfait. En tous points. A chaque mot.
Tentative, pour commencer, qui fait écho au genre (« essai ») indiqué juste en-dessous et lui redonne tout son sens. Pour indiquer aussi la possibilité de l’échec, l’idée qu’il y en aura peut-être d’autres et le fait que rien n’est jamais définitif.
Et puis Assassinat pour notifier la violence du propos, le refus de la mièvrerie et l’aspect physique de l’écrit.
Bourgeois ensuite : l’ennemi et le nerf de la guerre, le cœur même du titre et du sujet, terme repris dans le sous-titre en forme de variation à trois temps, de valse sans hésitation, de dialectique immaculée : « Essai sur le bourgeois, l’antibourgeois et la possibilité du non-bourgeois ».
Enfin, en moi, car tout l’enjeu est là pour ne pas répéter les erreurs du passé des moralistes et autres donneurs de leçons classiques et modernes, conservateurs ou révolutionnaires : le premier changement à opérer, au sens d’une opération à cœur, cerveau et ventre ouverts, devra avoir lieu en soi ou alors le « miracle » ne se produira pas.

A partir de là se déploie un livre dense et jouissif qui, de bout de bout, tient ses promesses car son auteur ne manque ni d’air ni de souffle (Kerninon est par ailleurs un cycliste amateur de grands raids en solitaire donnant parfois lieu à des projets/performances filmé(e)s). Il faut également préciser que cet ouvrage s’appuie sur une solide colonne vertébrale - Dada - qui en structure toute la réflexion même s’il n’est pas qu’un brillant essai sur ce mouvement hors norme. Il se trouve juste que Dada constitue la matrice inégalée pour toute critique constructive de la modernité, l’indispensable boussole pour toute révolte individuelle - et non individualiste - digne de ce nom, étant la seule initiative collective du 20e siècle qui n’ait pas viré au système, contrairement au surréalisme et autre situationnisme dont Yann Kerninon n’hésite pas à égratigner au passage (mais avec justesse) les figures tutélaires (Breton et Debord en l’occurrence).

Au sein de Dada, Kerninon a une préférence - et on le comprend – pour Hugo Ball, le plus atypique de tous, lui le chrétien qui, dès 1917, quitta le mouvement et ses querelles naissantes pour creuser - différemment mais avec une même exigence – ses sillons intérieurs comme nous le rappellent les nombreux extraits de son sublime journal, La fuite hors du temps (1913-1921). [Ouvrage épuisé et introuvable dans le commerce, que les Editions du Rocher n’ont malheureusement pas l’intention de réimprimer et dont les Presses du réel n’ont réédité qu’une partie sous le titre Dada à Zurich – Le mot et l’image (1916-1917)]. Hugo Ball qui écrivit d’ailleurs le premier essai-biographie sur son ami Hermann Hesse, créateur ou tout du moins diffuseur (via la traduction française du Loup des steppes) du concept de « bourgeoisisme » que Kerninon reprend ici à son compte. 

A ce sujet, Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi pose les « vraies » questions - celles qui font mal - et y répond en formulant quelques propositions utiles (contrairement à Jean Dubuffet, par exemple, dont la fin de son pourtant célèbre Asphyxiante culture fait à la fois peur et pitié), renvoyant dos-à-dos bourgeois et antibourgeois dans sa recherche d’une troisième voie et non d’un « juste milieu » auquel il ne croit pas à juste titre. On eût juste aimé plus d’« Exercices de saut » - comprenne qui lira… - avec une seconde partie exclusivement « pratique ».

Mais peu importe, car quelle joie de lire un contemporain, c’est-à-dire un auteur en chair et pas seulement en os, dont la finesse d’analyse n’empêche pas la force du propos. En France, seul Bertrand Leclair dans une perspective plus littéraire nous paraît aussi puissant et délicat, lui qui partage avec Yann Kerninon la faculté de mêler dans une même page référence à un groupe de rock et citation philosophique sans la moindre facilité intellectuelle ou d’écriture, mieux : en produisant du sens par ce même rapprochement. [Bertrand Leclair dont le magnifique Petit éloge de la paternité mériterait largement qu’on lui consacre ici un large billet…]

Yann Kerninon conclut d’ailleurs son texte sur la beauté, la force et le mystère de la musique, la citant en modèle au point d’écrire : « Je crois à la musique et au swing comme principes fondateurs, comme projets politiques et comme principes de vie ». Il va ainsi jusqu’à transformer le fameux refrain-titre « It don’t mean a thing if it ain’t got that swing » en véritable pierre philosophale de l’existence humaine, le swing étant bien le souffle de la vie passé dans la musique (autre point commun - en plus de Dada - avec le Lisptick Traces de Greil Marcus dont l’approche est toutefois plus artistique et culturelle).

Kerninon reste quant à lui sous le signe de la philosophie et de la politique, voyant l’art comme une méthode et cite comme exemple vivant son comparse Jean-Louis Costes (digne héritier de Dada dont les livres semblent à découvrir urgemment…) qui s’attaque – notamment - à la bourgeoisie lors de performances indescriptibles qu’il qualifie lui-même de porno-sociales et qui font terriblement penser à un Théâtre de la cruauté abouti. Dans une veine moins (auto)destructrice que Costes, Kerninon propose au final un réenchantement du monde et des êtres en parfaite cohérence avec sa troisième profession : prestidigitateur (il est également enseignant). Preuve une nouvelle fois que le contenu de ce livre est bel et bien vécu par son auteur au sens où la philosophie grecque était une pratique non séparable du discours. C’était d’ailleurs l’objet même de l’épigraphe dédié à sa compagne « pour le soutien le plus difficile : celui de tous les jours ».

lundi 9 janvier 2012

L'outrage aux mots, Bernard Noël (Jean-Jacques Pauvert, 1975)




Depuis que j'ai lu ce texte, chaque fois que je pense à une postface d'auteur (par opposition aux postfaces de commentateurs), me vient immédiatement à l'esprit celle écrite par Bernard Noël pour Le Château de Cène même si elle ne porte pas "officiellement" ce nom. Et, bizarrement, malgré la force magistrale et la violence inouïe du roman, le souvenir le plus marquant que je garde du livre dans son ensemble (à la manière dont Baudelaire écrivait à son avocat à propos des Fleurs du Mal : "Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.") concerne ce brûlot qui éclaire la fiction et en démultiplie la puissance en l’ancrant dans le réel de façon proprement i-ni-ma-gi-na-ble.

Hommage absolu à la vie, aux morts, à la révolte. Aux livres tout autant qu’à leurs limites et à la cruauté de l'écriture. Lieu de naissance d’un sublime néologisme-valise - SENSURE - dont la limpidité parle d’elle-même. Cri contre l’ordre moral et son éternel retour, récit d'une tentative de purification avortée contre une hypocrisie et un mensonge généralisés de la société qui, comme le spectaculaire pour Debord, se manifestent de façon intégrée, c’est-à-dire « à la fois comme concentré et comme diffus ». Perle rare dont chaque phrase pourrait être citée (en exemple) et où chaque mot atteint sa cible : depuis le titre - formidable écho à l’outrage aux mœurs - jusqu’au point final, tout y est d'une nécessité totale et d’une sincérité incandescente. Mieux qu’un manifeste ou un plaidoyer : l’expression du tragique des choses malgré le combat de quelques hommes pour la vérité. 

Elevée à ce niveau, la postface d’auteur est bien plus qu’un supplément d’âme ou un exercice d’auto-justification : une œuvre à part entière comme semble le prouver le fait que Bernard Noël ait repris son titre pour le donner au volume de ses Œuvres complètes qui comprend ses principaux écrits politiques (P.O.L, 2011). A lire...

jeudi 29 décembre 2011

Le Combat silencieux, André Salvet (Le Portulan, 1945)


Voilà le troisième billet que ce blog consacre à un roman (oublié) sur la Résistance écrit par l’un de ses protagonistes dont l’anonymat littéraire n’a d’égal que la renommée dans sa véritable profession. Il s’agit d'ailleurs dans les trois cas du seul roman publié par l’auteur quoique, pour André Salvet (1918-2006) contrairement à Jacques Panijel et Pierre Chany, la remarque ne soit pas tout à fait vraie et ce, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, publié dès mai 1945 chez un éditeur dont il inaugure le catalogue, Le Combat silencieux ne cache pas la véracité des faits qu’il relate malgré l’incohérente (mais vendeuse ?) mention « roman » présente sur la couverture et la page de titre. Un avertissement de l’auteur précise en effet dès l’ouverture : « Ce livre raconte une partie de certaines aventures survenues à l’un de mes amis, qui a tenu à garder l’anonymat ».

Ensuite, André Salvet a publié en 1970 un autre roman, Lolitissimo, sous un autre nom (René Varrin) et dans un autre genre – érotique - dont il était en fait un spécialiste reconnu, publiant de nombreux ouvrages sur le sujet (notamment sous l’angle de l’histoire littéraire) sans que ce soit sa véritable profession. Il fut en effet un personnage incontournable de la chanson française des années 50 à 70, auteur d’innombrables paroles de chansons à (gros) succès... Parmi les plus connues, on ne peut résister au plaisir de citer : Itsy bitsy petit bikini (pour Richard Anthony), Brigitte Bardot (pour Dario Moreno), L’école est finie (pour Sheila), Twist à Saint-Tropez (pour Les Chats Sauvages), ou encore Le temps de l’amour (pour Françoise Hardy) !

Enfin, un deuxième roman - titré Les inquiets - du même André Salvet était annoncé en préparation dans la rubrique « Du même auteur » de cette première et unique édition du Combat silencieux. Il n’a jamais été publié ; quant à savoir ce qu’est devenu le manuscrit, voilà peut-être une affaire à suivre… Il devait également publier un Essai sur la poésie dont on perd ensuite toute trace (même s’il publiera à la fin de sa vie deux recueils de poèmes), une poésie qui rythme d’ailleurs Le Combat silencieux à travers la mémoire du personnage principal, Pierrot, un résistant qui concevait son action comme une aventure poétique et ne put se résoudre, une fois la guerre finie, a basculé dans la politique.

Certes, le livre n’est pas la perle rare tant espérée que laissait envisager la lettre d’Albert Camus placée en introduction, réponse à un courrier de l’auteur lui demandant une préface. L'écrivain alors déjà célèbre y explique avec politesse à André Salvet pourquoi il n'en écrira une que si ce dernier y tient vraiment parce, selon lui, un bon texte se suffit à lui-même et que c’est le cas du sien. (Ce n’est pas nous, partisan des postfaces, qui allons le contredire...) 

Pour le reste, si Le Combat silencieux demeure un ouvrage de facture somme toute assez classique dans la construction et dans le style, on ne partage pas moins l’avis d’Henri Queffelec lorsqu’il le chroniqua à sa sortie dans le numéro de décembre 1945 de la revue Esprit : « Quelques aventures de la Résistance présentées au demi-ralenti. L’opérateur indique, souligne les détails intéressants. Mais pas de chiqué. On croit y être, et, malgré les évidentes faiblesses du découpage et de la lumière, on suit avec passion ».

mardi 20 décembre 2011

Rouge décanté, Jeroen Brouwers (Gallimard, 1981)


J'ai lu ce livre il y a déjà plus de cinq ans et n'en ai pas lu d'autres depuis dans le même genre : insoutenable. Je ne peux plus, tout simplement, mais ne cesse pas moins de penser à lui et à son titre qui me font immédiatement venir à l'esprit un mot - l'horreur - tant, comme dans le texte de Conrad, on se trouve ici "au cœur des ténèbres"... 

Et puis, dans un second temps, j'entends cette phrase qui en est extraite et résume à elle seule - comme peu d'autres - l'entièreté du réel en même temps que de la condition humaine : « Nulle chose n’existe qui n’en touche une autre, mais que dois-je faire ? » Tout est dit... Pour le reste, le résumé de l'intrigue, le nom des personnages, etc., il y a des sites pour ça !

mardi 13 décembre 2011

Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Eugen Herrigel (Dervy, 1994)



Une telle lecture donne envie de s'effacer devant le texte pour en citer un passage qui pourrait d'ailleurs servir de méthode concernant notre rapport au livre (et à ces chroniques) :

"- L'art véritable, s'écria le Maître, est sans but, sans intention. Plus obstinément vous persévérerez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d'atteindre sûrement un objectif, , moins vous y réussirez, plus le but s'éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle, c'est votre volupté trop tendue vers une fin." (pp.55-56)

On remerciera juste le merveilleux Henri Cartier-Bresson de nous l'avoir fait connaître...



 

Eugen Herrigel en pleine (non-)action (Photographe inconnu)