A la recherche de perles rares en tous genres et de toutes les époques
(Où il est question de lectures récentes mais aussi de souvenirs plus que persistants...)
mardi 20 mars 2012
dimanche 18 mars 2012
Amères saisons, Etienne Schréder (Casterman, 2008)
Déjà près de trente billets et pas un seul sur une bande dessinée alors que le sous-titre de ce blog se targue d’honorer tous les genres… Il est donc plus que temps, non de réparer l’oubli, mais de rectifier le tir car l’envie ne manque vraiment pas : il se trouve juste que parmi les nombreux albums lus ces derniers mois, ces dernières années peut-être même, aucun ne répond à l’énigmatique mais doux nom de « perle rare » tant la bande dessinée est actuellement un genre béni des dieux littéraires où les chefs-d’œuvre (au sens fort du terme) en plus d’être nombreux rencontrent souvent sans (trop de) problème un large public.
Manu Larcenet en est l’un des meilleurs exemples avec son récent Blast dont l’exigence artistique est totale, pour ne pas dire absolue, et pour lequel les ventes suivent. Et avant ce Voyage au bout de la nuit du 21e siècle, un Presque (Les Rêveurs, 2001) aussi méconnu que sublime. Et surtout beaucoup d’autres tant l’homme transpire la bande dessinée de tout son être. Manu Larcenet qui - dans son magnifique blog – nous aiguille vers une prochaine lecture : « Peu de gens savent (Les Rêveurs, 2010) est le seul de mes livres que je peux, encore aujourd’hui, relire sans honte. Je le considère donc, et de loin, comme le meilleur bouquin que j’ai fait seul. »…
Mais revenons-en à notre perle rare, autobiographie aussi bouleversante que pudique d’un homme (qui se) détruit par l’alcool. Descente aux enfers aussi tristement classique et universelle que personnelle et unique dont le dessin très sobre en noir et blanc traduit à la perfection la profondeur. A ce niveau-là de réussite, rien d’utile ne peut être ajouté si ce n’est la source des deux citations qui traversent anonymement ce récit et que relie un invisible point commun : l’image capitale du naufrage humain. Tout d’abord : « Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n'a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. » (Nicolas Bouvier, Le Vide et le Plein – Carnets du Japon 1964 – 1970). Ensuite : « Au-delà de la misère, il y a la clochardisation qui est comme la folie de la misère » tiré du sublime Les Naufragés de Patrick Declerck que l’on songe régulièrement à chroniquer dans ce blog sans savoir par où commencer tant l’ouvrage est protéiforme, dense, terrible… Comme le frère, le double incroyablement complémentaire d’Amères Saisons d’Etienne Schréder.
vendredi 16 mars 2012
Certidoutes, Jacques Burko (Buchet-Chastel, 2009)
Cette perle rare, c'est l'incomparable Dominique A qui me l'a fait connaître grâce à l'une des chroniques dont il avait jadis le secret au sein d'un magazine portant le nom-acronyme d'un train (on est loin de la Prose du Transsibérien et pourtant...). Dominique A, le brillant et généreux passeur qui m'avait déjà donné envie de lire Marina Tsvetaeva et qui est à l'origine de la réédition du roman Barbara de Jorgen-Frantz Jacobsen (pas encore lu...).
Mais revenons-en à ce livre, Certidoutes, dont la profonde simplicité sonne si juste, loin de la fausse modestie de trop nombreux poètes se réclamant à chaque mot du silence. Jacques Burko, dans sa quête d'une poésie respectueuse tout à la fois du réel, du langage et de soi, reste en effet crédible et cohérent tant il parvient à déjouer les pièges de l'affectation littéraire et de l'homme en proie avec les choses, les êtres et les sentiments. Pour relever ce défi, il demeure tout simplement (fidèle à) lui-même : un homme d'une grande humilité connaissant parfaitement la valeur des mots et du silence (il fut également traducteur et éditeur) mais aussi la cruelle ambivalence de ce monde et de notre position face à lui comme le reflète à merveille le néologisme-titre : Certidoutes.
Résonne enfin comme une sorte de preuve irréfutable le fait qu'il refusait de son vivant la publication de ses poèmes, ce court recueil étant ainsi le premier ouvrage signé de son seul nom (et le seul à ce jour), fruit pourtant d'une longue pratique : cinquante-cinq ans d'écriture pour cent pages à peine...
mercredi 7 mars 2012
Ecrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau (Gallimard, 1997)
Rarement essai à l'exigence littéraire aussi absolue aura été autant politique. Et inversement... Perfection d'une langue française portée à son point le plus haut, le plus étrange(r), le plus beau. Magie d'un vocabulaire à chaque page renouvelé, élargi, transcendé.
Et puis, au passage, apparaissent des noms d'auteurs jamais vus, entendus, lus. En deux ou trois lignes, Patrick Chamoiseau est ainsi capable de définir le caractère unique, indépassable et performatif d'écrivains qui constituent : "Mieux qu'une bibliothèque : une sentimenthèque."
lundi 27 février 2012
Ma vie folle, Richard Morgiève (Pauvert, 2000)
Il en va de l'incipit, ou plutôt de la première phrase d'un livre, comme de son titre : certains vous sautent aux yeux et ne vous lâchent plus au point que les oublier devient impossible. S'en libérer aussi... L'auteur devrait presque s'arrêter là - dans un état d'absolue perfection - et pourtant, il va poursuivre son texte pour aller on ne sait où car tout écrivain digne de ce nom est à la conquête de l'innommable défini une fois pour toutes par Samuel Beckett dans l'excipit de son "roman" du même nom : (...) "il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer".
lundi 20 février 2012
Euphorismes, Julien Torma (Paul Vermont, 1978)
Au choix, selon l'humeur du jour et la page (ou même le paragraphe) :
- un modèle de perle rare.
- une curiosité littéraire caricaturale.
jeudi 16 février 2012
Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi, Yann Kerninon (Libella – Maren Sell, 2009)
D’abord, ce titre : Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi. Parfait. En tous points. A chaque mot.
Tentative, pour commencer, qui fait écho au genre (« essai ») indiqué juste en-dessous et lui redonne tout son sens. Pour indiquer aussi la possibilité de l’échec, l’idée qu’il y en aura peut-être d’autres et le fait que rien n’est jamais définitif.
Et puis Assassinat pour notifier la violence du propos, le refus de la mièvrerie et l’aspect physique de l’écrit.
Bourgeois ensuite : l’ennemi et le nerf de la guerre, le cœur même du titre et du sujet, terme repris dans le sous-titre en forme de variation à trois temps, de valse sans hésitation, de dialectique immaculée : « Essai sur le bourgeois, l’antibourgeois et la possibilité du non-bourgeois ».
Enfin, en moi, car tout l’enjeu est là pour ne pas répéter les erreurs du passé des moralistes et autres donneurs de leçons classiques et modernes, conservateurs ou révolutionnaires : le premier changement à opérer, au sens d’une opération à cœur, cerveau et ventre ouverts, devra avoir lieu en soi ou alors le « miracle » ne se produira pas.
A partir de là se déploie un livre dense et jouissif qui, de bout de bout, tient ses promesses car son auteur ne manque ni d’air ni de souffle (Kerninon est par ailleurs un cycliste amateur de grands raids en solitaire donnant parfois lieu à des projets/performances filmé(e)s). Il faut également préciser que cet ouvrage s’appuie sur une solide colonne vertébrale - Dada - qui en structure toute la réflexion même s’il n’est pas qu’un brillant essai sur ce mouvement hors norme. Il se trouve juste que Dada constitue la matrice inégalée pour toute critique constructive de la modernité, l’indispensable boussole pour toute révolte individuelle - et non individualiste - digne de ce nom, étant la seule initiative collective du 20e siècle qui n’ait pas viré au système, contrairement au surréalisme et autre situationnisme dont Yann Kerninon n’hésite pas à égratigner au passage (mais avec justesse) les figures tutélaires (Breton et Debord en l’occurrence).
Au sein de Dada, Kerninon a une préférence - et on le comprend – pour Hugo Ball, le plus atypique de tous, lui le chrétien qui, dès 1917, quitta le mouvement et ses querelles naissantes pour creuser - différemment mais avec une même exigence – ses sillons intérieurs comme nous le rappellent les nombreux extraits de son sublime journal, La fuite hors du temps (1913-1921). [Ouvrage épuisé et introuvable dans le commerce, que les Editions du Rocher n’ont malheureusement pas l’intention de réimprimer et dont les Presses du réel n’ont réédité qu’une partie sous le titre Dada à Zurich – Le mot et l’image (1916-1917)]. Hugo Ball qui écrivit d’ailleurs le premier essai-biographie sur son ami Hermann Hesse, créateur ou tout du moins diffuseur (via la traduction française du Loup des steppes) du concept de « bourgeoisisme » que Kerninon reprend ici à son compte.
A ce sujet, Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi pose les « vraies » questions - celles qui font mal - et y répond en formulant quelques propositions utiles (contrairement à Jean Dubuffet, par exemple, dont la fin de son pourtant célèbre Asphyxiante culture fait à la fois peur et pitié), renvoyant dos-à-dos bourgeois et antibourgeois dans sa recherche d’une troisième voie et non d’un « juste milieu » auquel il ne croit pas à juste titre. On eût juste aimé plus d’« Exercices de saut » - comprenne qui lira… - avec une seconde partie exclusivement « pratique ».
Mais peu importe, car quelle joie de lire un contemporain, c’est-à-dire un auteur en chair et pas seulement en os, dont la finesse d’analyse n’empêche pas la force du propos. En France, seul Bertrand Leclair dans une perspective plus littéraire nous paraît aussi puissant et délicat, lui qui partage avec Yann Kerninon la faculté de mêler dans une même page référence à un groupe de rock et citation philosophique sans la moindre facilité intellectuelle ou d’écriture, mieux : en produisant du sens par ce même rapprochement. [Bertrand Leclair dont le magnifique Petit éloge de la paternité mériterait largement qu’on lui consacre ici un large billet…]
Yann Kerninon conclut d’ailleurs son texte sur la beauté, la force et le mystère de la musique, la citant en modèle au point d’écrire : « Je crois à la musique et au swing comme principes fondateurs, comme projets politiques et comme principes de vie ». Il va ainsi jusqu’à transformer le fameux refrain-titre « It don’t mean a thing if it ain’t got that swing » en véritable pierre philosophale de l’existence humaine, le swing étant bien le souffle de la vie passé dans la musique (autre point commun - en plus de Dada - avec le Lisptick Traces de Greil Marcus dont l’approche est toutefois plus artistique et culturelle).
Kerninon reste quant à lui sous le signe de la philosophie et de la politique, voyant l’art comme une méthode et cite comme exemple vivant son comparse Jean-Louis Costes (digne héritier de Dada dont les livres semblent à découvrir urgemment…) qui s’attaque – notamment - à la bourgeoisie lors de performances indescriptibles qu’il qualifie lui-même de porno-sociales et qui font terriblement penser à un Théâtre de la cruauté abouti. Dans une veine moins (auto)destructrice que Costes, Kerninon propose au final un réenchantement du monde et des êtres en parfaite cohérence avec sa troisième profession : prestidigitateur (il est également enseignant). Preuve une nouvelle fois que le contenu de ce livre est bel et bien vécu par son auteur au sens où la philosophie grecque était une pratique non séparable du discours. C’était d’ailleurs l’objet même de l’épigraphe dédié à sa compagne « pour le soutien le plus difficile : celui de tous les jours ».
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